La Route du Rock Hiver #20. La route du Rap?
En découvrant la programmation de cette Collection Hiver de la Route du Rock, j’observais un changement de style musical, tant le line-up de ce vendredi faisait la par belle au rap UK avec shortstraw. et US avec Dälek. En plus de ces deux puncheurs sur le ring de la Nouvelle Vague, on trouvera ce soir un outsider français, le groupe Dééfait, poids plume dans la catégorie krautrock-noise rock et, pour équilibrer les forces présentes, également Jehnny Beth et son gros son made in France (en passant par l’Angleterre), ainsi que Leroy Se Meurt.
Fallait-il s’attendre, de fait, à un changement de public, un grand remplacement du quinqua nerveux par une jeunesse triomphante ? La réponse, sans plus attendre, est non ! Le parterre de ce soir est une nouvelle fois, majoritairement composé de cheveux gris, tendance blanc et les quelques « jeunes » croisés ont depuis longtemps triomphé de la conduite accompagnée. Difficile d’ailleurs de juger du taux de remplissage de la Nouvelle Vague, la queue à l’entrée ne s’étirant pas vraiment sur le coup de 20h.

Il faut attendre la première cloche de 20h30 pour que Dééfait, nés entre Mexico City et la scène underground parisienne, nous façonnent un son dense, répétitif et viscéral, entre krautrock, noise rock et psychédélisme. Formé en 2023, le groupe réunit les frères Valero, Enir Da, Grégoire Couvert et le performeur mexicain Riki Lara, dont les textes naviguent entre anglais, espagnol et français. Une approche musicale pensée comme un rituel en transe sans refrains ni concessions mélodiques. Le premier uppercut de la soirée et, je peux déjà l’écrire, mon coup de cœur du vendredi.

Je ne vous l’ai pas dit, mais j’ai cassé la tirelire ! Et ce ne sont pas que les oreilles qui sont désormais classées, l’appareil photo qui m’accompagne a été upgradé et, livré du matin, c’est donc sans l’assurance tous risques que je m’apprête à flasher la jeune rappeuse britannique shortstraw. : elle virevolte déjà, à peine arrivée sur scène, à rendre le mode Vitesse obligatoire sur le boîtier. Sa musique est au croisement du grime (mélange de UK garage, de hip-hop et de jungle) et du rap alternatif, sans répit pour les êtres en manque de souffle. Le stop and Go de la jeune bolide marche et la cadence du set laissent supposer un franchissement de la ligne d’arrivée sur les chapeaux de roue. « Bouge ton cul ! » scande-t-elle en milieu de set, à un public trop timoré à son goût. Efficace ? Sa musique alterne entre spoken-word abrasif et production minimale, parfois industrielle, qui au final permet à là jeune artiste, accompagnée d’un batteur, de frapper fort au second round de cette soirée. Rap électrique, tels les éclairages lumineux qui s’inscrivent durablement dans la rétine électronique de mon nouvel appareil pour illustrer ce qu’on appelle le light banding (ndlr : présence de lignes horizontales sombres qui traversent l’image capturée), et ce n’est pas une chanson de Madonna !

Le set de shortstraw. étant passé très vite, il faut reprendre son souffle avec Jehnny Beth (de son vrai nom Camille Berthomier). Elle qui à commencé sa carrière sur la scène française, avant de s’installer au Royaume-Uni et devenir la voix du groupe post-punk Savages, se présente à nous, excitée comme une puce, remuant ciel et terre pour faire vibrer un public, rapidement conquis. Elle joue de ses atouts de performeuse glamour, socquette montante, jupe plissée et blouson noir Adidas chile 62. Son accent franglais se mêle à son style, renforçant la tension et l’intensité de sa voix. Ses tresses blondes coiffées en arrière lui donnent de faux airs d’héroïne manga. Ajoutez-y trois musiciens nerveux (John-Fredrik Sjöberg alias Johnny Hostile son fidèle guitariste, Wendy Kilmen à la batterie et Hugues, au cheveux rouge, à la basse) et les aficionados qui étaient venu chercher du gros son en ont pour leur argent. La corrida est musclée, au plus près de la fosse, souvent dedans, dessus, et parfois dessous quand le public échoue au porté. Au final je ne me suis même pas fait trancher les deux oreilles. Un live explosif et collectif qui prévaut sur l’écoute dans son salon de l’album You Heartbreaker, You. Son approche vocale, toute en force, cache une vulnérabilité qu’on devinera dans les remerciements qu’elle adresse au public, à la Bretagne et à la Route du Rock en fin de set. Les caméras étaient éteintes ce soir et Jehnny ne semblait pas surjouer. Vous en doutiez ?

Avant dernier concert avec Dälek, le duo américain emblématique du hip-hop expérimental. Formé dans les années 1990, le groupe s’est imposé sur la scène alternative grâce à ses textes engagés et ses productions abrasives. MC Dälek aux platines (presque !) et Mike Mare à la guitare y construisent des murs sonores puissants, à la fois hypnotiques et mélodiques. Un son dense et immersif dans lequel on avance avec plaisir, traversant le brouillard de fumée et de lumières bleues et mauves, plus facilement que la brume de mer blanche observée cet après-midi à Saint-Malo. Rafraîchissant et novateur dans la programmation du festival.

Dernier groupe a jouer ce soir, Leroy Se Meurt, le duo parisien qui mélange électronique, EBM et punk pour un son nerveux et dansant. Le roi (moi) étant mort de fatigue, je n’assisterai pas au live cold wave électro du duo. Désolé !
Il semble que le public n’était pas très nerveux pour clôturer cette première soirée de la route du rap… euh, du Rock ! Le programme du lendemain paraît plus conventionnel pour ce public fidèle à la niche rock alternatif, toujours partant pour manger une galette saucisse, mais pas tout à fait prêt au grand remplacement musical.
Article publié également sur Sound Of Violence